HalimaDoula écriture

La parentalité en exil

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Ce mardi 18 juin 2019, j’ai assisté à une séance de formation / information organisée par l’association sans but lucratif Le Petit Vélo Jaune à destination de ses bénévoles. Le thème de la soirée portait sur l’accompagnement des mères en situation d’exil c’est-à-dire sans papiers. Je reprends ci-dessous les informations récoltées selon ma compréhension et mon interprétation du discours de Myriam de Roeck (enseignante, psychomotricienne et anthropologue) ainsi que des échanges au sein de l’assemblée.

Myriam a commencé par nous montrer une courte vidéo reprenant un extrait d’entretien avec Christine Davoudian, médecin, réalisé en marge du colloque de la Whaim belgo-luxembourgeoise : « Clinique actuelle du bébé et du jeune enfant » les 12 et 13 octobre 2018. Vous pouvez visionner la vidéo en cliquant ici: https://bit.ly/2XXhZKl.

Une seconde vidéo du Dr Davoudian est disponible ici: https://bit.ly/2IqbM4g. Les termes et concepts utilisés par le Dr Davoudian sont parlants et devraient selon moi imprégner tout accompagnement, qu’il soit médical, thérapeutique ou psycho-émotionnel, des personnes en situation d’exil: les demandeur·euse·s d’asile, les réfugié·e·s, migrant·e·s et sans papiers. Que ces personnes fuient un pays en guerre, des réalités économiques, des discriminations de genre, des violences subies ou risquées… Qu’elles soient en transit ou arrivées à destination.

La rupture culturelle survient lorsqu’il y a rupture géographique d’une part, mais aussi et surtout lorsque la culture d’origine a blessé l’identité de la personne. Celle-ci ne peut plus s’identifier à sa culture d’origine, tout en étant incapable de rompre avec celle-ci et de se fondre dans la culture du pays d’accueil. S’ensuit une rupture interne plus ou moins bien traversée par la personne en situation d’exil, selon ses capacités propres mais aussi l’accompagnement dont elle va bénéficier tout au long de son parcours d’intégration (moyen terme) et de vie (long terme).

Pour les femmes enceintes et les enfants qu’elles portent, il y a aussi une rupture trans-générationnelle. La lignée avec les ancêtres est rompue par la distance mais aussi par les traditions et croyances qui ne seront pas perpétuées. Certaines traditions peuvent être à l’origine de l’exil, notamment en ce qui concerne une grande majorité des femmes Africaines en situation d’exil en Belgique: l’excision. Ces femmes ont fui leur pays après avoir subi des mutilations, certaines arrivent enceintes de filles qu’elles souhaitent protéger de cette tradition. Le poids de la rupture géographique est donc minoritaire face à celui des habitudes familiales, sociales et sociétales d’origine avec lesquelles la personne en exil prend des distances, sans pour autant être en mesure de couper toute relation avec ses proches.

Ces grossesses deviennent donc clandestines de différentes manières. Elles sont en premier lieu clandestines par le statut des mères sans papiers. En second lieu, elles sont socialement clandestines à cause de l’isolement qu’elles génèrent: coupure avec la famille et le tissus social suite au départ, isolement social pendant le voyage, isolement pendant l’hébergement en centre. Elles sont aussi symboliquement clandestines à cause du rejet que ces femmes peuvent vivre au sein de leur propre communauté dans le pays d’accueil mais aussi du rejet de la famille et des proches restés au pays. Enfin, elles seront clandestines dans le cas où la mère n’obtiendra pas de statut et de papiers, la contraignant soit à retourner au pays soit à vivre cachée dans le pays d’accueil.

La mission de l’accompagnant·e, au-delà de son travail de base (par exemple bénévole dans une association ou, dans mon cas: doula) va être de participer au développement d’une enveloppe familiale permettant à la mère en situation d’exil de retrouver la dignité nécessaire à une grossesse, un accouchement et une vie de famille acceptables. Remettre la femme en situation d’exil au centre de l’attention de l’accompagnant·e, sans pour autant la considérer uniquement à travers le prisme de son statut légal, permet la re-subjectivation de la personne en tant qu’actrice de son quotidien.

La migration peut être à la fois source d’émancipation et de conflit. Souvent, on constate que les enfants issus de ces mères en exil s’intègrent et s’adaptent plus vite et facilement que les adultes. Ils apprennent plus facilement les normes du pays d’accueil ainsi que la langue et vont devenir des référents de leurs parents: c’est la parentification (lire ceci pour aller plus loin). L’accompagnant·e veillera donc, sans pour autant se donner la mission sauver la dyade mère-enfant de ce processus, d’informer les personnes compétentes si il/elle constate des dysfonctionnements majeurs dans la relation. La personne compétente peut être le/la référent·e du/de la bénévole, un·e travailleur·euse social·e, pédiatre, médecin, etc.

Myriam De Roeck nous rappelle ensuite que ces femmes enceintes vivent souvent dans une intemporalité (perte de la notion du temps et de la durée), qui se retrouve exacerbée par la longueur des démarches administratives et l’impossibilité de se projeter dans l’avenir à court, moyen et long termes. L’accompagnant·e pourra travailler avec la future maman à s’ancrer dans la temporalité par la parole, le jeu, le partage d’information mais aussi la méditation et l’échange. Soyons créatif·ve·s en gardant cet aspect au centre de nos préoccupations!

Elle évoque par après les différences entre les cadres éducatifs du pays d’origine et du pays d’accueil. Ces différences peuvent à la fois être source de conflit pour la maman, comme elles sont une excellente base de discussion et de découverte mutuelle dans la relation d’accompagnement. Pour la majorité de ces femmes issues de l’immigration, le cadre éducatif est collectif et transgénérationnel: les enfants ne sont pas désirés, ils sont maternés et éduqués dans et par le groupe qui reproduit les normes transmises par les générations passées (endo-éducation). Dans la majorité des pays d’accueil occidentaux, les enfants sont issus du désir des adultes de devenir parents, éduqués par ceux-ci selon des normes externes à la famille comme l’école et régulièrement remises en question (exo-éducation). S’ensuit que les notions de parent et de famille elles-mêmes seront très différentes pour l’accompagné·e et l’accompagnant·e. Comment communiquer et construire sur ces différences? Comment en faire un terrain d’échange et une force, plutôt qu’une source de conflit et de clivage?

La grande majorité des femmes en situation d’exil partent, voyagent et arrivent dans le pays d’accueil seules. Le père, qu’il soit géniteur ou non, est majoritairement absent de la vie de la mère et de celle de l’enfant. Parfois, le géniteur est à l’origine de la fuite, quand la conception a eu lieu sous forme de viol. Comment accompagner ces femmes? Comment évoquer avec elles le rôle du père qui éduque, mais qui dans leur cas sera absent? Comment apporter à l’enfant à naître un environnement familial sécuritaire, pour lui/elle et pour sa mère sur qui repose toutes les responsabilités matérielles (obtenir les papiers) et éducatives? Les trous laissés par les anciennes générations et les pères dans la constellation familiale de l’enfant posent la question de l’autorité mais aussi de la transmission. Que va transmettre la mère de sa culture d’origine, que va-t-elle permettre de la culture du pays d’accueil? Comment au mieux accompagner la mère et l’enfant dans ce processus identitaire morcelé?

Mais aussi, comment entrer en relation avec les femmes qui taisent leur parcours? Le positionnement de l’accompagnant·e est primordial. Les silences ne sont pas superflus, tant qu’ils sont bien accueillis. Accepter les trous dans l’histoire, s’efforcer de ne pas les combler par des constructions mentales (imaginer que) et, si c’est trop lourd, poser des questions tout en restant respectueux·se de la personne. J’accompagnais une jeune femme en vue de son accouchement. Au vu de son histoire, qui m’avait été racontée par un tiers, je pouvais supposer qu’elle avait été excisée et qu’elle était enceinte suite à un viol. Cependant, n’en ayant aucune certitude et ne sachant pas comment elle se situait par rapport à ces potentiels événements, il m’était inconfortable d’aborder certains sujets avec elle. J’ai alors simplement pris mon courage à deux mains et posé la question, en évoquant le malaise que l’ignorance générait chez moi. Croyez-moi ou pas: elle a ri, avant de me raconter elle-même son histoire.

Nous avons ensuite parlé de la transparence psychique, que je connaissais déjà en tant que doula. Toutes les femmes enceintes présentent une relative labilité émotionnelle et une certaine vulnérabilité pendant la grossesse et pendant une courte période après l’accouchement. Certaines femmes y seront plus sensibles, ou la laisseront plus s’exprimer que d’autres. L’état de grossesse et le fait de devenir mère peuvent laisser resurgir des conflits volontairement ou inconsciemment enfouis. Certains sujets a priori anodins peuvent alors provoquer des réactions qui sembleront démesurées. C’est donc à l’accompagnant·e de se positionner par rapport à l’état émotionnel de la mère pendant et entre les rencontres afin de répondre aux besoins de celle-ci. S’ouvrir à la réalité de l’autre, se décentrer et prendre en considération les enjeux valables pour elle sont des clés pour un accompagnement bienveillant et de qualité.

L’accompagnant·e devient dès lors agent de liaison. Il/elle est un lien « qui fait monde », un filet de sécurité pour la maman, qui laissera derrière lui/elle un maillage socialisant et sécurisant. Reconnaître les forces et les pulsions de vie de la mère en situation d’exil permet de la re-subjectiver, de la rendre actrice de sa grossesse, de son accouchement et de sa vie de parent. Une partie de ce maillage repose sur l’accès à des groupes sociaux auxquels la mère accompagnée peut accéder et s’identifier, d’où l’intérêt des groupes de paroles. Ceux-ci sont par ailleurs importants pour le bien-être émotionnel de l’accompagnant·e afin de pouvoir échanger des bonnes pratiques et déposer les événements lourds à traverser.

Dans ses échanges avec la future ou la jeune mère, l’accompagnant·e veillera à se réinventer sans cesse, tant dans les outils qu’il/elle va mobiliser, dans son positionnement et son attitude, mais aussi dans ses croyances afin que celles-ci ne contaminent pas les rapports. Soutenir sans juger. Accompagner sans déranger. S’intéresser sans agresser. Une bonne base de réflexion pour éviter cette violence symbolique est de s’interroger sur l’universalité de la grossesse, de l’accouchement, du devenir parent, de l’éducation: qu’est-ce qui est commun, qu’est-ce qui rassemble? Se remettre en question sans pour autant douter de ses compétences et connaissances, mettre en avant son expérience et être fidèle à soi-même dans la spontanéité sont des repères accessibles à tous·tes. S’interroger sur « comment j’imagine la culture de l’autre ».

Pour finir, une chouette base d’échange sur l’universalité de la grossesse et de l’accouchement est le film « Babies » de Thomas Balmès (2010) visionnable sur ce lien: https://vimeo.com/36656985.

Pour aller plus loin, je vous invite à lire le livret Yapaka « Grandir en situation transculturelle » de Marie Rose Moro, accessible sur ce lien: https://bit.ly/2IpzDkp.

Pour finir, vous pourriez comme moi envisager la lecture du livre du Dr Davoudian « Mères et bébés sans-papiers » aux éditions érès 1001 BB.

HalimaDoula couverture Davoudian

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